Le syndrome du pied du lit

Je ne sais plus comment ça a commencé. Ni quand ça s’est vraiment arrêté. Mais il y a eu une période – longue, vous diront mes parents, pendant laquelle, régulièrement, lorsque tout, dans la maison silencieuse, semblait dormir, j’allais m’asseoir doucement, au pied de leur lit.

Je leur demandais d’abord s’ils dormaient. Simple formule de politesse, et la réponse, franchement, n’avait que peu d’importance. Elle ne conditionnait rien d’autre que le son de ma voix. J’arrivais avec ma chemise de nuit et, en général, un problème existentiel qui ne pouvait pas attendre demain. Il fallait le régler. Tout de suite. Il pouvait concerner le sujetde la dissertation à rendre quelques heures plus tard, mon avenir professionnel, ou plus généralement le sens qu’on donne à sa vie.

Mes parents, et je les bénis pour ça, m’écoutaient – ou au moins faisaient-ils semblant, partir à mille lieues du sujet initial, puis y revenir, m’interroger, me tourmenter, trouver un bout de réponse puis tout remettre en question. Au bout d’un temps qu’ils jugeaient acceptable, mon père me disait : « bon, Ségo… », et ça voulait dire « maintenant il faut vraiment aller dormir ».

Je repartais sans vraie solution, mais j’avais vidé mon sac, et je me souviens de ces moments comme autant de petites pierres fondatrices de ce que je suis devenue.

En ce moment, souvent vers 21h30, alors que notre soirée d’adultes (bien méritée) est sur le point de commencer, une petite tête blonde passe sa tête dans l’embrasure de la porte. C’est grand loup et son gros sac de questions qui viennent se pelotonner dans le canapé du salon. Est-ce que je peux prendre une compote ? Un verre d’eau aussi ? Est ce que tu as bien signé mon carnet de correspondance ?  Bon. Et est ce que c’est sûr, vraiment, qu’on rentrera pas à Paris ?

J’hésite à l’envoyer se recoucher avec un gros baiser. Mais je sais que ce n’est pas ce dont il a besoin. Alors, compote et verre d’eau à la main, il fait des listes interminables des pours et des contres de cette nouvelle école – surtout les contres, des pours et des contres de l’ancienne école- surtout les pours. Il nous raconte son année de grande section de maternelle, la naissance de ses petits frères, la maison qu’on avait louée en Bretagne en 2012, ses meilleures cartes pokemon, son premier match de foot, notre mariage, notre journée à Fontainebleau, les sorties à la piscine

Voilà qu’on commence à piquer du nez sur le canapé. tant pis pour notre soirée. On va aller se coucher. « bon, Grand Loup …  »

On n’a pas trouvé de vraie solution au problème initial. Parce qu’en vrai, il n’en existe pas d’autre que le temps.

Mais j’espère qu’il a vidé son sac, et qu’il dormira mieux.

Il a beau essayer de se cacher , je l’ai bien reconnu, le syndrome du pied du lit !

 

2 commentaires
  1. laetitia dit :

    tes articles sont toujours aussi plein d’amour… 🙂
    peut être que quand ils sont plus grands on accepte mieux de troquer une soiree d’adultes contre une soiree discussion. nous on est encore au stade ou on le vit mal parceque c’est plus lié à un bebe qui ne veut pas se rendormir ou à un petit garçon qui a décidé de faire des comédies! mais je garderai en tete le besoin de vider le sac pour ne pas systématiquement les renvoyer au lit quand ils seront plus grands!

  2. Virginie dit :

    Merci d’écrire de nouveau. Tes articles me touchent toujours. ça me fait sans arrêt réfléchir et ça me fait du bien. Continue!

  3. […] endormis, le plus souvent, tu dors déjà depuis longtemps. Ou alors, ces derniers temps, tu as besoin de parler. Et lorsque ça arrive, tu nous rejoins, tout à fait réveillé, sur le […]

Commentez !

© 2017 Trois fois maman -- Mentions légales