Le mal de mère

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Mardi, 18h58, Marseille, Gare Saint Charles.

Je monte en courant les marches trop hautes de l’escalator en panne. Je slalome entre les gens. Je scanne le presque plafond à la recherche du tableau qui me dira sur quel quai le train de 9h01 m’attend. Voie C. Je cours encore. Je vois le train. Ouf !

Mais une barrière m’empêche d’y accéder. Une rangée de contrôleur est postée juste derrière, et vérifie que personne ne tentera de la franchir.

– On ne peut plus passer ?
-Non
-Mais les portes sont ouvertes, il reste deux minutes
-C’est terminé, Madame, il faudra attendre le suivant
-Mais pourquoi ? Pourquoi ? puisque les portes sont encore ouvertes, juste là ?
-C’est comme ça

Le train est encore à quai. Je leur montre ma montre. Il reste encore une minute. A quelle heure faut-il donc arriver pour prendre ce train?  Nous discutons et les portes ne se ferment toujours pas. Mes yeux disent non. Non, pas ce soir. S’il vous plait pas ce soir.

C’est ma première journée de boulot à  Marseille. Je suis partie à 7h45 de chez moi ce matin. J’ai interdit aux  petites mains poisseuses de Petit Loup de toucher mon chemisier tout propre et tout repassé,  j’ai laissé Troisfoispapa finir de beurrer les tartines, et Mini-Loup dans un coin de couloir, qui n’a pas voulu me dire au-revoir. Grand Loup m’a embrassée en enfilant son jeans : t’es belle, maman !

Avant de claquer la porte, je leur ai dit « bonne journée mes chéris. A ce soir ».

J’ai failli lui dire, au contrôleur : vous savez, j’ai dit « à ce soir » à mes enfants ce matin. C’est la première fois depuis des lustres que ne vais pas les chercher à l’école. Je ne peux pas arriver à Aix lorsqu’ils seront couchés. Non vraiment, je ne peux pas.

Mais le train est parti, et je suis retournée scanner le presque plafond à la recherche du prochain.

Il y avait un couple, juste là. La cinquantaine ou à peu près. Ils avaient vu la scène. Nos regards se sont croisé, j’ai levé les yeux au ciel et esquissé un sourire qui voulait dire « c’est la vie ».

La boule au ventre et les larmes aux yeux, je m’apprêtais à téléphoner. Une fois que je saurais à quelle heure j’allais rentrer. Et j’ai senti une main sur mon épaule :

-Mais vous allez où ?
C’était la dame que je venais de croiser
-A Aix, je vais à Aix, mais je ne sais pas à quelle heure est le prochain train.
-A Aix ?
Elle s’est tournée vers son mari
-Elle va à Aix, la dame. On l’emmène ?

Je n’étais pas bien sûre d’avoir compris.
-Mais vous allez à Aix ?

-Non, non. On habite ici. Mais on vient de déposer notre fille au TGV pour Paris. Elle vient d’ouvrir son cabinet d’orthophonie. Notre fils vit à Aix. Alors si ça vous arrange, on peut bien aller lui rendre visite. Et elle a ajouté : « il a 20 ans. C’est un peu à l’improviste, mais on va essayer ! »

Je n’en revenais pas. Aix, ça n’est tout de même pas la porte à côté. J’ai dit « mais vous êtes sûre ? » et puis j’ai dit oui. J’ai dit merci. J’ai dit je sais pas comment vous remercier, en fait.

Le monsieur m’a montré le chemin : c’est par là.  Je suis montée à l’arrière de leur voiture, je me suis sentie une toute petite fille. Je me suis sentie miraculeusement chanceuse d’avoir croisé ce couple.

Et puis je leur ai raconté ma journée, et la dame m’a raconté la leur. Elle m’a dit « profitez-en, tant qu’ils sont petits ». Et j’ai compris qu’elle avait lu derrière mon sourire un peu forcé, ce que personne d’autre n’avait pu voir. Elle n’a pas vu l’agacement, la colère, la fatigue. Non, elle a juste vu une maman qui pensait à ses Loups. Car ce soir là, sur notre quai de gare et pour des raison bien différentes, elle et moi, nous avions toutes les deux le mal de mère.

Nous sommes arrivés à Aix juste avant le train. A quelque mètres de chez moi, nous sommes sorties de la voiture, et nous sommes embrassées chaleureusement. Quelques minutes encore, avant de retrouver nos enfants !

Puis nous nous sommes quittées sur un « bonne soirée, alors ! » entendu, dont nous savourions déjà toutes deux les prémices !

 

 

 

10 commentaires
  1. Aurélie dit :

    Il y a des étoiles qui veillent….
    Joli miracle joliment raconté 💫
    Merci de l’avoir partagé avec nous.

  2. annie dit :

    Oui, l’homme/femme peut être un ange parfois. ..l’autre fois, perdue dans la campagne, j’ai demandé ma route à un couple. Ils se sont regardé 30″ et m’ont dit de les suivre car c’était compliqué et que,sinon, j’allais encore me perdre. 30″ pour se déguiser en anges de gentillesse, pas plus. ..

  3. Leslie dit :

    J’ai pleuré !

  4. Kid Friendly dit :

    Oh, c’est beau ça. Ton billet m’a mis les larmes aux yeux. J’adore ce genre de rencontres <3

  5. Maman_2_anges dit :

    c’est beau, ça met du baume au coeur de voir qu’il y a des gens tellement gentils, qui prenent le temps d’aider les autres. c’est émouvant et beau et cela donne de l’espoir

  6. Amélie dit :

    J’ai les larmes aux yeux c’est si beau ces petits gestes qui donnent foi en l’être humain et en sa bonté. J’ai vécu ton magnifique récit comme si j’y étais, connaissant bien la gare St Charles et ayant fait pendant un petit temps le trajet Toulon/Marseille tous les jours,en pensant chaque soir au bonheur de revoir les miens.

  7. Elle est magnifique cette histoire!!! je ne savais pas que tu avais commencé un nouveau job à Marseille! j’espère que ça se passe bien, et que tu as réussi à avoir le train les soirs suivants!

  8. Aude dit :

    C’est beau et ca fait vraiment chaud au coeur!

  9. Nicolas dit :

    Quelle belle histoire ! Et tu ecris tellement bien 🙂

  10. Anne dit :

    Quel beau récit ! J’en ai les larmes aux yeux.

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