Jusqu’au bout

CIEL

Ce matin, Bébé Loup n’a pas très envie d’être déposé à la crèche. Je sens ses petits bras serrer mon cou lorsque je lui dis, comme tous les matins quand je quitte la section,  qu’aujourd’hui, je penserai à lui très très fort. Puis, résigné, il finit par sauter dans les bras de sa puéricultrice adorée. Un peu comme quand on saute du grand plongeoir dans l’eau trop fraîche. « Allez, j’y vais ».

A travers le hublot qui nous sépare, on entame une rapide partie de cache cache. Je te vois. Je ne te vois plus. Coucou je suis là. J’entends son rire à travers la vitre. Puis je m’éloigne, doucement, à reculons. En faisant des grands gestes et en lui envoyant autant de baisers que possible. En le voyant agiter ses petites mains potelées et m’envoyer des baisers. Dans quelques secondes, j’aurai atteint le bout du couloir. Je serai obligée de tourner. On sera obligés de se quitter des yeux. Pour de bon. Jusqu’à ce soir.

Je me remémore alors la discussion que j’avais eue il y a longtemps, avec la puéricultrice de Grand Loup, dans sa crèche parisienne. Elle m’avait dit que Grand Loup pleurait le matin, parce qu’il ne pouvait pas se projeter. Il ignorait s’il allait me retrouver le soir. La seule chose qui comptait pour lui, c’était que nous nous séparions. Et cela le rendait infiniment triste.

Hier soir, j’ai posé quatre baisers sur le front de mon grand-père. Un pour chacun des Loups, comme Grand Loup me l’avait demandé. Et un pour moi, parce que c’est mon papy. En fermant doucement la porte de la chambre d’hôpital, je ne savais pas. Je ne savais pas, moi non plus, si j’allais le revoir ou pas.

Hier soir quand je suis rentrée à la maison, j’ai raconté à Troisfoispapa que nous avions vu l’interne. Qu’elle nous avait dit que le cerveau de Grand-papy avait été trop abîmé par l’AVC. Que la décision avait été prise d’arrêter les soins, et que la mort allait venir. Mais quand ? On ne pouvait pas le savoir. Une partie de moi est résignée. Il faut bien que la vie s’arrête, c’est le jeu. Quand on a vécu 89 belles années, on sait que les jours sont comptés. Une autre partie de moi peine à réaliser que l’heure est arrivée, et voudrait pour toujours espérer croiser son papy dans les rues de notre quartier.

Je ne savais pas ce qu’il fallait faire. Sans doute, la partie rationnelle de moi voulait rester à son chevet, et l’accompagner dans les derniers moments. Etre là, lui parler, l’embrasser, lui prendre la main et lui dire « ça va aller ». Mais une autre partie de moi, terrorisée, voulait ne pas voir la mort en face. Alors je ne savais pas, s’il fallait que je retourne à l’hôpital ou pas. Demain, après-demain, dans trois jours, peut-être plus, en attendant la fin.

J’ai réfléchi une bonne partie de la nuit sans trouver ma réponse. Mais quand je me suis vue ce matin marcher à reculons dans le couloir de la crèche, j’ai su ce que je devais faire. C’est dur de dire au revoir à ceux qu’on aime. Mais j’ai compris que l’important, c’est d’être là, d’agiter ses bras, et de s’échanger autant de baisers que  possible … jusqu’au bout.

 

38 commentaires
  1. J’ai les poils qui se dressent, ton texte est très beau.
    Etre là, ou pas, dans ces derniers moments, je pense que c’est un choix très personnel, et que toi seule peux savoir. Tout ce qui compte, c’est de n’avoir aucun regret à la fin. Je te souhaite beaucoup de courage.

  2. Il est très émouvant ton billet. C’est très dur de voir partir ses grands-parents. On a l’impression de perdre une partie de son enfance avec eux. Après, quelle chance de l’avoir eu si longtemps et qu’il ait pu connaître tes loups. Aucun de mes grands-parents n’a connu mes kids. Et il continuera à vivre en toi et à travers les garçons aussi. <3

    • Troisfoismaman dit :

      Merci Elwenn. C’est exactement ça, un bout d’enfance qui s’en va. Je suis très consciente de la grande chance que j’ai eue de l’avoir si longtemps auprès de moi et de pouvoir le voir partager de beaux moments avec les Loups.

  3. Agathe dit :

    Je pleure. Plein de courage à vous tous. Plein de bisous

  4. Odile dit :

    Je pense très fort à toi et à vous tous dans ces moments difficiles.
    Bises

  5. Oui, c’est important de pouvoir dire au revoir si on a cette chance… Et si on a envie de le faire, c’est vraiment un ressenti personnel. J’ai pu le faire avec ma grand-mère. C’est dur, mais j’étais contente de la serrer das mes bras une dernière fois… Et j’ai pensé a cette longue vie qu’elle a eu. Et je l’ai vu sourire une derniere fois.

    • Troisfoismaman dit :

      Tu as raison de dire que c’est très personnel et qu’il n’y a pas de bon choix. Il y a notre choix. C’est celui là qui compte. Merci pour ton doux message. Je t’embrasse

  6. Audrey dit :

    J’aurai pu écrire chaque mot, chaque phrase….La crèche, je la vis chaque matin avec ma pepette….baisers, câlins, la sortie à reculons…et la même déchirure chaque matin, pour elle et pour moi…
    L’hôpital…et ma grand mère, victime d’un AVC, et que nous avons du nous résigner à laisser partir…..et je suis restée avec elle jusqu’au bout…parce que oui tu as raison : l’essentiel est d’être là jusqu’au bout, à agiter les bras, à s’inonder d’amour et de câlins…jusqu’au bout. Jusqu’à la fin.jusqu’au dernier au revoir…
    Ton billet m’a offert tellement d’émotions…merci pour ça. Et courage dans cette difficile épreuve….

  7. Bao dit :

    C’est exactement ça je crois 🙂 j’en ai les larmes aux yeux de lire ta note…
    Parfois nos petits nous montrent le chemin et nous aide à dépasser nos peurs et nos angoisses. Ma mère m’a toujours dit que chaque enfant arrive avec une baguette magique pour transformer les adultes qui l’entourent, dis toi que toi aussi tu as sans doute transformé la vie de ton papy

    • Troisfoismaman dit :

      Transformer la vie de mon papy … je ne l’avais pas envisagé comme cela, mais ton message me touche énormément. Merci Lamia pour ces mots si bien choisis et cette douceur qui les entoure. Ce n’est pas la première fois que je me le dis, mais j’aime la manière dont tu regardes la vie !

  8. Beaucoup d’émotions en te lisant…Je pense bien à toi et t’embrasse très fort !

  9. Pharmaman dit :

    De tout cœur avec toi en ces moments difficiles…
    J’ai la chance d’avoir encore un grand-père, il a 97 ans; je sais qu’il partira sûrement bientôt alors j’essaie de lui rendre visite aussi souvent que possible.
    Courage…

  10. oh non….je vous souhaite beaucoup de courage… c’est si difficile de dire au revoir….

  11. Jacquier Martine dit :

    Je suis désolée de cette triste nouvelle. Je vais écrire à ta grand-mère pour l’assurer de mon amitié dans ces moments difficiles.
    Très beau billet. tu as vraiment les mots pour dire les choses. Maman vient de partir et je ne l’ai pas revue (elle habitait trop loin pour moi) et je le regrette.
    Bon courage à toi et ta famille.
    Je t’embrasse.

  12. Ton texte est magnifique, et ton article très émouvant !
    Bon courage pour ces moments difficiles !

  13. Emmanuelle degiovani dit :

    Que dire…..que c’est magnifiquement dit…..que je pense fort à toi et à ta famille…. Pleins de bises

  14. J’ai des frisson partout et les larmes aux yeux. C’est tellement beau ce que tu écris, et tellement triste pour ton papi.
    Je t’embrasse bien fort

  15. Véronique dit :

    Touchée par ce que vous vivez, touchée par ce que tu as su écrire, je pense à vous très fort.
    J’ai commencé la semaine dernière un livre de Marcel Rufo qui a pour titre « Détache-moi! se séparer pour grandir »
    ni moraliste, ni lourd, ni ennuyeux , il évoque avec son expérience de psychiatre, tout en simplicité, toutes ces séparations qui jalonnent notre Vie, toutes ces séparations , inéluctables et nécessaires, qui nous causent tant de chagrin .

    Je ne t’en citerai qu’un petit passage :
    « le sentiment d’abandon n’épargne pas même les psychiatres.
    Ma mère est morte il y a 4 ans, mais quand, à chacun de mes anniversaires, parce que je n’entends pas son « Bon Anniversaire, mon petit coco », je me sens un peu abandonné.
    Nous sommes tous des orphelins inconsolables, des abandonnés chroniques. »

    qui pourrait être pessimiste mais que je trouve réconfortant.

    oui, il est « normal » d’avoir du chagrin face aux disparitions de nos êtres chers
    oui, c’est dur de dire au revoir aux êtres chers
    non, nous ne les oublions et ne les oublierons pas

    mais oui, la Vie continue

    Courage Ségo – je suis avec vous de tout cœur et vous embrasse tous

    • Troisfoismaman dit :

      Merci Véro pour ton long message. Pour une fois je suis d’accord avec Rufo ! Ca me donne même envie d’acheter son livre, tiens !

      J’apprends à dire au revoir. Sans colère. Sans sentiment d’injustice. Juste parce que la vie est ainsi faite. C’est dur. Mais je sais que je suis en train d’apprendre beaucoup.

      Je t’embrasse fort

  16. Mailys dit :

    La prochaine fois que tu seras a côté de lui, j aimerai que tu déposes sur son front un baiser pour cousin loup, un de plus pour cousine louve et encore un autre pour moi, parceque moi aussi c est mon papi…
    Et aussi parceque même si c est dur de dire au revoir, c est terrible de ne pas pouvoir le faire!
    Je me sens le courage de marcher a reculons dans le couloir de la crèche en laissant mon petit garçon mais je ne sais pas si je saurais marcher avec autant d assurance dans le couloir qui sépare papi de notre vie qui continue! Je suis contente que tu l accompagnes, jusqu au bout!

    • Troisfoismaman dit :

      Un baiser pour cousin loup, un baiser pour la Petite Reine, et un baiser pour toi ma soeur chérie. Je les ai déposé sur son front cet après-midi.

      Des baisers à toi, par milliers

  17. working mum dit :

    Plein de bonnes ondes…

  18. Maëlle dit :

    Très émouvant!plein de courage à toi et à toute ta famille !

  19. […] j’ai compris qu’il n’y avait plus d’espoir, je me suis dit que je devais leur dire, d’une manière ou d’une autre. Et en même […]

  20. Annie-crochette! dit :

    Merci pour la réponse, mon coeur a battu plus vite en lisant 89 ans (c’est l’âge aussi d’Hilarion)
    Bisous à vous tous les petits loups, les grands loups et les vieux loups à pelage blancs…

Commentez !

© 2017 Trois fois maman -- Mentions légales